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6 mois au Canada

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Le troisième appel de la matinée s'est terminé comme les deux premiers. Une voix polie, un peu pressée, qui m'explique que l'annonce n'est plus d'actualité. Que le logement est parti. Qu'il est parti depuis un moment, en fait, et que personne n'a pensé à retirer la publication. Je remercie, je raccroche, je raye la ligne, je compose le numéro suivant.

On était arrivés le 2 décembre. Ça faisait quelques jours à peine.

Trouver un toit permanent, c'était la première ligne de la liste, avant même le travail : une adresse à soi. J'ai passé les plateformes au peigne fin, une par une, jusqu'à reconnaître les annonces qui revenaient — Kijiji, Marketplace, rentals.ca, des agents immobiliers, et j'en passe. Le problème n'a jamais été le nombre d'offres. Le problème, c'est qu'une bonne partie ne correspondait à rien de réel, surtout pour les immeubles. Tu appelles pour un appartement affiché le matin même, on te répond qu'il est loué depuis longtemps. Tu appelles pour le suivant, même chose.

La solution évidente, c'était de se déplacer. Aller voir sur place, comme des adultes. Sauf que se déplacer en plein hiver, dans une ville dont on ne connaissait pas encore les rues, avec un enfant, ça se paie en heures et en énergie qu'on n'avait pas en double. On a fait le calcul plus d'une fois. On a souvent choisi le téléphone.

On a emménagé le 18 décembre. Seize jours. Écrit comme ça, ça paraît rapide, et c'est vrai que c'est rapide. Sur le moment, chaque appel qui ne donnait rien ressemblait à une porte qui se ferme pour de bon. Le quartier est calme. On l'a aimé tout de suite.

En décembre, j'avais déjà envoyé quelques candidatures. Quelques-unes seulement : on venait d'arriver et le reste passait avant. C'est en janvier que je m'y suis mis pour de vrai, et c'est là que je suis tombé sur l'obstacle que je repoussais depuis le début — le CV.

C'est mon vieux cauchemar. À Madagascar, je n'en avais pas eu besoin depuis longtemps. Mon profil LinkedIn parlait pour moi, mes projets perso parlaient pour moi, et quand quelqu'un voulait savoir ce que je valais, je lui envoyais un lien. Ici, on m'a demandé un CV tout de suite, et j'ai découvert que je ne savais pas en écrire un. Un développeur qui construit des choses depuis des années et qui bloque devant une page A4 — voilà, c'était moi, en janvier, derrière le comptoir de la cuisine. Je déplaçais des puces d'une ligne à l'autre. Je changeais un verbe. Je le remettais.

Ce qui m'a sorti de là, ce sont des ateliers gratuits — WorldSkills, le CESOC, ITP. Des gens dont c'est le métier d'expliquer les codes d'ici, et qui le font sans te faire sentir que tu débarques. Une phrase se formule comme ça, une expérience se présente comme ça, ce document sera probablement lu par un logiciel avant de l'être par un humain. Rien de spectaculaire. C'est exactement ce qui manquait.

Dans ma tête, le CV était le verrou. Une fois le CV terminé, la suite allait s'enchaîner toute seule : les candidatures partent, les réponses arrivent, on choisit. Je ne l'aurais pas formulé aussi bêtement à voix haute, mais c'est ce que je croyais.

J'ai postulé. Je suis allé aux meetups, aux salons de l'emploi, j'ai serré des mains, j'ai répété la même présentation de moi-même jusqu'à ne plus l'entendre. Deux mois. Rien.

J'avais un emploi sans en avoir un. Je me levais, notre fils partait à l'école, je m'installais derrière le comptoir — mon bureau improvisé, que je n'ai jamais remplacé par un vrai — et je travaillais toute la journée à chercher du travail. Les journées étaient pleines et ne produisaient rien de visible, ce qui est une sensation particulière quand tu viens d'un métier où tu peux montrer le soir même ce que tu as fait.

Vers la sixième ou la septième semaine, j'ai eu une pensée que je n'ai répétée à personne, pas même à ma femme. Comment je vais faire pour ma famille ? Ils comptent sur moi. Et si je n'arrivais pas à trouver un emploi ?

Je n'ai pas répondu à ces questions. Je suis retourné au comptoir et j'ai envoyé d'autres candidatures. C'était tout ce que j'avais.

Il y a une chose que je n'avais pas prévue, dans tout ça : l'hiver ne nous a pas cassés.

Quand tu viens d'un pays tropical, tout le monde te prévient. On nous avait prévenus. Et c'est vrai qu'en décembre, avec des vêtements qui n'étaient pas les bons, on encaissait — ce froid-là ne te laisse pas discuter. Puis on a acheté ce qu'il fallait, les vraies bottes, les vraies couches, et quelque chose a basculé. On s'est mis à aimer l'hiver. Je sais comment ça sonne. C'est pourtant ce qui s'est passé.

Ce que je n'ai toujours pas compris, c'est son humeur. L'hiver ici m'a paru bipolaire : une seule semaine pouvait contenir les quatre saisons, et tu t'habillais le matin en pariant. On n'est pas beaucoup sortis pendant ces mois-là. Une fois, le canal Rideau. C'est à peu près tout, et c'était bien.

L'entretien avec la COO devait être le dernier tour. Je m'étais préparé à répondre à des questions, encore des questions, une dernière série avant qu'on me dise oui ou non. J'étais à la maison. Elle a commencé par me présenter l'entreprise, tranquillement, ce que j'ai pris pour une politesse avant les choses sérieuses.

Et puis, sans prévenir : est-ce que tu acceptes notre offre ?

Ce que j'ai répondu à voix haute, je ne m'en souviens pas. Dans ma tête, c'était : mais bien sûr que oui.

J'ai fermé l'appel et je suis allé le dire à ma femme. Le reste de l'après-midi, on a flotté. C'est elle qui m'avait tenu debout pendant ces deux mois, sans relâche. Quand notre fils est rentré de l'école, on lui a annoncé. Il n'a pas eu besoin d'en dire beaucoup : ça se voyait dans ses yeux. J'ai remercié Dieu ce soir-là.

Maintenant c'est l'été. Le comptoir de la cuisine est redevenu un comptoir de cuisine. On sort pour de vrai : les parcs autour de chez nous, le ballon avec mon fils, des soirées qui s'étirent parce que le jour ne veut pas se coucher. Le quartier calme est toujours calme.

Celui qui envoyait des candidatures en janvier croyait qu'il lui manquait une seule chose, et qu'une fois cette chose obtenue, tout se remettrait en place. Il se trompait sur l'ordre et sur la durée. Sur le reste, il n'avait pas si tort : ça s'est remis en place.

Est-ce qu'on regrette d'être venus ? La question s'est posée, à certains moments, et je ne vais pas prétendre le contraire. Elle se posait surtout les jours sans réponse, en fin d'après-midi, quand la lumière tombait tôt. Non, on ne regrette pas. Mais je ne dirais pas que la question a disparu — elle est juste devenue plus silencieuse.

Six mois, c'est court. Je n'arrête pas d'apprendre des choses que tout le monde ici sait déjà, et je suppose que ça va durer un moment. Ce qu'on a gagné, pour l'instant, c'est une habitude : des trajets qu'on fait sans réfléchir, un parc qui est devenu notre parc. Je ne sais pas encore ce que ça vaut sur le long terme. Pour six mois, ça me paraît déjà pas mal.

Merci d'avoir lu.